L'archive de la face

L'archive de la face

Ce que la documentation du tapis marocain n'a jamais su enregistrer

Un tapis a deux faces, et l'on n'en photographie qu'une.

L'observation paraît triviale. Elle ne l'est pas, parce qu'elle décrit exactement la limite de l'archive constituée depuis un siècle autour du tissage marocain. Le velours est du côté visible ; la construction est de l'autre, dans l'emprise du nœud sur la chaîne, dans l'ordre des passages, dans la tension du brin, dans la manière dont les rangs se succèdent. Aucune de ces données n'apparaît sur une image frontale. Le tapis se laisse photographier ; le tissage, non.

Il en résulte une situation que l'on n'a pas assez regardée en face : les institutions qui détiennent les pièces anciennes détiennent la preuve, et ne détiennent pas l'information. On peut interroger leurs fonds sur le motif, sur la gamme, sur la provenance déclarée. On ne peut pas les interroger sur la construction. Et lorsque la lignée de tisseuses qui portait le geste s'interrompt, ce fonds ne permet pas de reconstituer ce que le geste faisait.

Une objection nécessaire

Il serait malhonnête de présenter les catalogues de musée comme de simples légendes d'images. Les meilleurs d'entre eux ne le sont pas.

Les notices textiles du Victoria and Albert Museum, pour prendre l'exemple le plus exigeant, décrivent la chaîne — matière, torsion, nombre de fils au décimètre, présence d'un plan déprimé —, la trame — matière, torsion, nombre de duites après chaque rang de nœuds —, le velours, le nombre de couleurs, la densité au décimètre carré, et jusqu'aux finitions latérales et aux extrémités, traitées comme deux rubriques distinctes. C'est un relevé structurel sérieux, conduit avec une rigueur que peu de disciplines appliquent à leurs objets.

L'argument développé ici n'est donc pas que la structure serait absente des catalogues. Il est plus embarrassant : la structure y est décrite dans une grammaire qui présuppose déjà le résultat.

La grammaire à deux fils

Trois traits, dans ces notices, forment un système.

Le premier est la binarité du descripteur de nouage. Le nœud est symétrique ou asymétrique, éventuellement ouvert à gauche ou à droite. Ces deux valeurs, héritées de la littérature sur les tapis d'Anatolie et d'Iran, couvrent l'essentiel de ce que ces traditions produisent. Elles ne constituent pas une taxinomie du nouage en général ; elles constituent la taxinomie d'un domaine particulier, appliquée par extension à tout le reste.

Le second est l'énoncé de l'emprise. Les notices précisent que le nœud est noué autour de deux fils de chaîne. Cette précision est capitale, mais elle n'est pas rédigée comme une mesure : elle est rédigée comme une formule, reconduite d'une notice à l'autre. Elle enregistre une constante là où l'Atlas doit lire une variable. Un catalogueur qui rencontrerait une emprise de quatre ou six fils disposerait de la langue pour la décrire — mais rien, dans le formulaire qu'il applique, ne lui indique qu'il faut la chercher.

Le troisième est l'unité de densité. Le comptage au décimètre carré, ou au pouce carré, suppose une grille. Il est cohérent avec une emprise constante et des rangs alignés. Appliqué à une construction à emprise large, il produit un chiffre bas qui n'informe sur rien, ou plutôt qui informe à contresens.

Le lecteur du premier article de cette série reconnaîtra ici l'instrument déjà rencontré. Le comptage au décimètre, qui a déterminé sous le régime d'estampillage ce qui serait payé et donc ce qui serait tissé, se retrouve à l'identique dans la fiche d'inventaire qui décrit ce qui a été tissé avant lui. La même hypothèse de module gouverne la production et sa documentation. Une construction hors module est irreprésentable deux fois.

Les institutions elles-mêmes signalent la fragilité de leurs notices, qui portent la trace des cadres d'analyse en vigueur au moment de leur rédaction. L'avertissement est juste, et il faut l'entendre au-delà du vocabulaire : ce ne sont pas seulement les mots des notices anciennes qui ont vieilli, c'est leur grille.

Le précédent du jufti

Que se passe-t-il lorsqu'une tradition de description à deux fils rencontre effectivement un nouage à emprise large ? Le cas existe, et la réponse est instructive.

Le nœud jufti, noué sur quatre fils de chaîne, est attesté dans la production persane. La littérature spécialisée l'a très majoritairement traité non comme un type de construction, mais comme un procédé d'économie : une manière de couvrir plus vite, avec moins de laine, au détriment de la solidité. Le terme fonctionne, dans une grande partie du commerce, comme une accusation.

Que ce jugement soit fondé ou non dans son contexte d'origine importe peu ici. Ce qui importe est le réflexe : confrontée à une emprise excédant la paire de fils, la tradition descriptive n'a pas ouvert une catégorie, elle a formulé un soupçon. L'emprise large a été lue comme un déficit d'effort, exactement comme la métrique de l'estampillage lira plus tard la faible densité comme un déficit d'exécution.

Il n'est pas nécessaire de supposer une hostilité envers le tissage marocain pour prévoir le sort que cet appareil descriptif réservait à ses constructions à emprise étendue. Il suffit de constater que la seule catégorie disponible pour les recevoir était une catégorie de dépréciation.

Pourquoi la classification tribale se reproduit

De là un effet que l'on impute d'ordinaire à la paresse des chercheurs, et qui est en réalité une contrainte de données.

Un chercheur travaillant aujourd'hui sur fonds de collection dispose, pour chaque pièce, d'un motif finement décrit, d'une provenance déclarée, et d'un descripteur de construction qui, dans la quasi-totalité des cas, prendra la même valeur d'une pièce marocaine à l'autre. S'il cherche à classer, il ne peut classer que par ce qui varie. Or ce qui varie, dans ses données, c'est l'ornement et l'étiquette d'origine.

La classification par tribu n'est donc pas seulement un héritage colonial que l'on aurait négligé de réviser. Elle est le seul regroupement que l'archive rend calculable. Elle se reproduit à chaque nouvelle étude, non par conviction, mais parce que la colonne qui permettrait de regrouper autrement est constante par construction.

C'est la raison pour laquelle une taxinomie structurelle ne peut pas être obtenue en relisant mieux les fonds existants. Elle exige un relevé nouveau, sur les pièces elles-mêmes et sur les métiers en activité.

L'archive accidentelle

Reste une ressource, et elle est considérable.

La photographie qui documente l'objet enregistre la face. Mais un siècle de photographie a produit, à côté de celle-là, une quantité d'images où le tapis n'était pas le sujet : métiers en cours de travail, scènes d'atelier domestique, campagnes ethnographiques, enquêtes administratives, reportages, fonds privés de familles. Le photographe visait une scène, une personne, un intérieur. Il a saisi, par accident, des mains en train de nouer, une chaîne montée avec son écartement, un ourdissage, une lisière en formation, un rang en cours.

Ces images n'ont jamais été lues pour leur contenu structurel, parce qu'elles n'ont pas été indexées comme documentation textile. Elles se trouvent dans des fonds photographiques, des archives coloniales, des collections ethnographiques, des albums de famille — c'est-à-dire partout ailleurs que là où l'on cherche des tapis.

Leur exploitation suppose un travail préalable de dépouillement, et une méthode : ce qu'une image peut établir (écartement de chaîne, présence et position de la lice, geste de la main, sens de progression), ce qu'elle peut seulement suggérer, ce qu'elle ne peut pas établir. Une photographie ne donne jamais l'emprise avec certitude. Elle peut en revanche exclure des hypothèses, et une exclusion documentée vaut mieux qu'une reconstitution vraisemblable.

Cette archive-là a un avantage décisif sur la précédente : elle a été faite sans intention de conservation, donc sans sélection. Elle n'a pas trié selon la norme, puisqu'elle ignorait la norme. C'est peut-être le seul corpus documentaire dont on puisse dire qu'il n'a pas été filtré par la métrique qu'il s'agit aujourd'hui de contourner.

Il faut mesurer ce que cela implique. L'appareil de sauvegarde a conservé la face parce que la face se conserve : elle se dessine, elle se photographie, elle se catalogue. Il n'a pas conservé le revers, non par négligence, mais parce que le revers demandait une grille descriptive que personne ne lui avait fournie.

Constituer cette grille est une tâche de méthode, et elle est urgente pour une raison simple : les pièces anciennes sont patientes, les mains ne le sont pas. Une notice mal conçue peut être refaite dans trente ans sur la même pièce. Un geste que plus personne n'exécute ne se relève sur aucun fonds, si bien classé soit-il.

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